Trump, extrémismes, Russie: faut-il dépasser les analogies historiques pour comprendre le présent?

reflexion

Photo: Bastien Nivet (détail d’une mosaïque Pompéienne, ou portrait d’un enseignant-chercheur en quête de compréhension des temps présents…).

 

Notre difficulté à décrypter et donner du sens aux évolutions politiques et diplomatiques actuelles (je plaide coupable), nous conduit à multiplier les références à des schémas ou contextes passés. Nouvelle guerre froide pour décrire les relations avec la Russie, retour aux années 1930 pour évoquer l’avènement de Donald Trump, les crises multiformes de la démocratie des deux côtés de l’Atlantique ou la montée de dérives extrémistes et des intolérances en sont les exemples les plus fréquents.

Abusons-nous du recours à ces analogies historiques pour décrire les phénomènes politiques et internationaux actuels ? Cette tendance ne risque-t-elle pas de transformer notre difficulté compréhensible à donner sens en direct à des évolutions complexes, en renoncement à saisir les dangers ou opportunités spécifiques à notre époque ?

 

Connaitre, comprendre et tirer des leçons de l’Histoire est indispensable

La connaissance des faits historiques est indispensable à une compréhension et à une appréhension optimales du temps présent et de ses défis politiques et diplomatiques.

Dans un contexte de crise de la démocratie, de montée des tensions identitaires et des intolérances religieuses et culturelles, les travaux en Histoire (et plus largement en sciences humaines et sociales) sur la montée des totalitarismes, sur les origines et conditions de déroulement des génocides du vingtième siècle, etc., peuvent apporter des éclairages utiles et inciter à une juste vigilance. Après tout, des partis ou groupuscules d’extrême droite eux-mêmes se revendiquent actuellement de cette période, en Europe comme aux États-Unis. L’histoire nous éclaire par ailleurs utilement sur le lien entre difficultés économiques et sociales d’une part, et montée des tensions identitaires et remises en cause des principes démocratiques d’autre part, ou sur la façon dont la banalisation des discours stigmatisant telles ou telles catégories de la population finie par rendre possible et légitimer des politiques d’exclusion voire de violence à l’encontre de ces catégories.

Dans un registre différent, les travaux sur la guerre froide fournissent des éléments de compréhension utiles sur ce que sont et font les États-Unis et la Russie aujourd’hui, mais aussi sur les conditions et modalités d’équilibre des puissances dans les relations internationales, sur le rôle de la puissance militaire ou des idéologies, sur la nature et la fonction des alliances. Des tensions actuelles, comme la question de l’Ukraine et de la Crimée, ne peuvent se comprendre et se gérer sans une prise en compte et une compréhension de leur historicité.

Mais évoquer l’avènement de Trump et la montée des extrémismes en Europe comme une répétition des années 1930, évoquer les tensions avec la Russie de Vladimir Poutine comme une nouvelle guerre froide relève d’une analogie réductrice.

 

Comprendre les dangers et opportunités spécifiques à notre temps est nécessaire

La connaissance et la prise en compte de l’histoire sont nécessaires pour aider à comprendre le présent et ne pas réitérer des erreurs du passé. Elles ne doivent pas conduire au recours systématique à des analogies avec des figures ou configurations du passé, car cela nous empêcherait de saisir à la fois les dangers et les opportunités spécifiques au monde qui nous entoure.

Remise en cause des fondements démocratiques et montée des intolérances en Europe et aux États-Unis sont autant le résultat d’un contexte actuel spécifique, qu’une répétition circulaire d’évènements issus du contexte des années 1930. Incertitudes, mutations et risques liés à la mondialisation, modification des rapports à l’information et à la communication, évolutions des rapports à la représentation politique, forment par exemple un environnement actuel différent de celui ayant précédé la seconde guerre mondiale. Parce qu’il nous est encore difficile de maitriser, comprendre, analyser cet environnement, la référence aux années 1930 a tendance à s’imposer naturellement dans un contexte de multiplication des tensions, reflétant au passage un sentiment d’inquiétude et de menace dont on espère qu’il ne sera pas auto-réalisateur. Pour partie utile et légitime, cette analogie est contre-productive dès lors qu’il s’agit de répondre au mieux aux défis présents, d’en saisir les opportunités et prévenir les menaces. Trump n’est pas Hitler (ou Mc Carthy ?), Poutine n’est pas Staline. Ils sont Trump et Poutine, deux chefs d’États inquiétants à bien des égards, mais purs produits de leur temps et du contexte politique et international actuel. La compréhension de leur profil et caractéristiques psychologiques, politiques et culturels propres, et non leur comparaison avec d’illustres prédécesseurs, est nécessaire pour comprendre et endiguer les risques et menaces dont ils sont potentiellement porteurs. De la même manière, les tensions actuelles de certains pays avec la Russie, incarnées notamment par les sanctions internationales réciproques entre ce pays et l’Union européenne (UE), ne sont pas une nouvelle guerre froide. Elles sont une nouvelle forme d’opposition et de confrontation avec ses acteurs, ses règles et caractéristiques propres. Le contexte actuel de mondialisation et d’interdépendance (interdépendance forte notamment entre certains pays Européens et la Russie), l’existence de nouvelles puissances majeures comme la Chine, la montée en puissance d’acteurs non-étatiques, les évolutions des outils de communication, d’information et de désinformation, forment entre autres un contexte actuel des relations avec la Russie différent de celui qui prévalait au moment de la guerre froide.

L’Histoire (qui a constitué le début de mon parcours universitaire et reste un centre d’intérêt majeur) est indispensable à la compréhension et à une juste appréhension du présent. Mais elle ne peut nous être utile que si nous ne l’utilisons pas de façon artificielle et réductrice, et si nous lui associons un effort de compréhension et de mise en débat accru des phénomènes et mutations économiques, sociales, politiques et internationaux spécifiques à notre époque.

 

 

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