Quelques leçons de 2020…

Image (Photo: Bastien Nivet): « Responsable de 1er cycle se rendant compte que passer en 2021 ne suffira pas à s’extirper de 2020 ».

Commençons par admettre la supercherie : dans l’enseignement supérieur, ce n’est pas fin décembre que se font les bilans ou se tirent les leçons, mais fin juillet. Mais avouons-le : le désir de croire qu’il suffit de tirer le bilan de quelque-chose pour qu’il ne soit plus, que 2021 sera un peu différente  – et en mieux !-, est néanmoins trop vif.

Voici quelques leçons professionnelles de 2020…

Un saut numérique de plusieurs années, qu’il convient de « digérer » :

Le passage en 100% en ligne de l’ensemble des activités professionnelles et pédagogiques pendant plusieurs mois au printemps, la mise en place d’une pédagogie hybride (en salle ET en ligne en même temps) à la rentrée, puis le re-basculement en ligne de l’essentiel des activités à l’automne, ont accéléré une digitalisation de nos activités déjà en cours. Déploiement de nouveaux outils, acquisition de nouvelles compétences, développement de nouvelles méthodes d’organisation et de travail : du «face-à-face pédagogique » à l’élaboration des conventions de stage et l’organisation de nos échanges quotidiens, cette année 2020 nous a collectivement fait mettre en place et adopter autant d’innovations que nous en faisons habituellement au cours deux à trois années académiques. Et ce dans une organisation avide de transformations et de digitalisation…

Il nous avait fallu deux années, par exemple, entre la réalisation des premiers « Cours magistraux en ligne » sur zoom par quelques enseignants curieux, et leur diffusion large dans le premier cycle de notre programme grande école (PGE). Tous les enseignants, permanents comme vacataires, sont désormais en mesure, avec certes plus ou moins d’aisance et de créativité, de mener un TD ou un cours en ligne.

Étudiants comme enseignants et personnels savent désormais planifier, organiser, animer une réunion en ligne, faire un usage très dynamique et efficace de nos outils de communication et de collaboration internes, alors que nous peinions à en diffuser l’usage et l’appropriation dans les deux années précédentes.

Cette digitalisation de nos activités à marche forcée a ses revers. Menée de façon très rapide, sous la pression de notre environnement, et dans des séquences en 100% en ligne, elle est pour certains subie et perçue comme se faisant au détriment des activités pédagogiques et professionnelles classiques. Elle devrait en être le complément utile. Pour surmonter ces (re)sentiments et profiter des acquis de 2020, l’enjeu est désormais de trouver l’équilibre entre ce qui gagne à être fait en ligne et ce qui n’y gagne pas, dans la recherche toujours délicate de l’équilibre entre efficacité et plaisir pédagogiques et professionnels.

Car 2020 a aussi paradoxalement consacré le plaisir d’apprendre et d’enseigner.

Une réhabilitation des relations humaines dans l’enseignement :

Qui l’eut cru ?

Étudiants comme enseignants, parfois prompts à se plaindre les uns des autres, n’ont jamais exprimé autant qu’en cette année le besoin de travailler, de se retrouver, de partager, d’échanger ensemble. Au-delà du retour en grâce de l’enseignant évoqué à juste titre par le Directeur Général adjoint de Grenoble École de Management Jean-François Fiorina, nous assistons plus largement en cette année 2020 au retour en grâce de la relation étudiant-enseignant.

Ne boudons pas notre plaisir : l’une des conséquences bénéfiques de cette digitalisation accélérée et massive de nos activités a été de produire ou conforter une prise de conscience de l’importance des interactions sociales et humaines directes au sein d’une communauté pédagogique. Les résultats de nombreuses enquêtes montrent que par-delà les aspects techniques et les risques de fracture numérique, les difficultés et frustrations exprimées par étudiants comme enseignants à l’égard des deux périodes de « confinement académique » de 2020 relèvent surtout du social et de l’humain. Elles concernent principalement des enjeux comme le manque d’interaction directe, la perte de sens et de motivation liée à la distance créée par le « en ligne », etc.

Les enseignants le savaient déjà, les étudiants peut-être moins : ce qui fait l’essence et le sens de l’enseignement, c’est le partage, l’échange, les rencontres. Le blues de l’enseignant en fin de semestre n’est pas induit uniquement par le nombre de travaux à corriger, mais aussi et surtout parce que la partie la plus agréable du métier, celle qui se fait dans l’échange et la rencontre « en vrai » plutôt que l’évaluation, est terminée.

Bien utilisés par les uns et les autres, les outils en ligne n’interdisent pas le partage et l’échange (un cours en ligne peut être très interactif et agréable !), mais le lien ne se fait pas de la même façon que lors de rencontres « en vraie ». Il y manquera toujours quelque-chose. La digitalisation à marche forcée a remis l’humain au cœur de nos préoccupations : voilà une bonne nouvelle, qui peut paraitre paradoxale.

Et qui peut aussi aider à surmonter d’autres tensions inhérentes à la période actuelle.

Une tension parfois complexe entre ambition pédagogique collective et bienveillance individuelle:

Comment tenir les objectifs d’un programme et d’un diplôme dans un contexte qui en bouscule radicalement les conditions de réalisation et augmente le niveau d’inquiétude des étudiants et de leurs familles ?

L’objectif d’assurer la « continuité pédagogique » (assurer tous les programmes et enseignements prévus) a pu être atteint grâce à des efforts et adaptations de chacun, étudiants comme personnels enseignants et d’encadrement. Ce faisant, cette continuité pédagogique a testé solidement la capacité des différents acteurs à comprendre et s’ajuster à leurs contraintes et vécus mutuels.

Sous l’impact des grèves de décembre 2019 et des vagues de Covid en 2020 (et en 2021 ?), certains étudiants auraient été en passe d’accéder à une troisième année dans l’enseignement supérieur en septembre 2021 sans jamais passer d’examens sur site (ou d’examens tout court !) si les appels à une bienveillance maximale envers les étudiants avaient été suivis depuis deux ans. Tenir le cap entre maintien d’une formation et d’évaluations de qualité et prise en compte des difficultés logistiques, sanitaires ou psychologiques réelles rencontrées par les étudiants a été un exercice délicat. Dans un contexte exacerbant le stress estudiantin inhérent à toute période de partiel, savoir être attentif et bienveillant à l’égard des difficultés individuelles, tout en ne les laissant pas fragiliser l’ambition d’ensemble et l’équité entre étudiants a constitué un défi professionnel (et moral) redoutable.

Les mêmes difficultés et injonctions contradictoires ont été ressenties par les équipes et les étudiants sur des enjeux comme les expatriations internationales, la présence et la participation en cours et leurs outils de contrôle, etc., qui ont parfois vu des équipes et enseignants essayer d’œuvrer pour le bien des étudiants « malgré eux », ou ne prendre pleinement conscience qu’à retardement des difficultés exceptionnelles rencontrées par tel ou tel étudiant.

Dans ce contexte, les messages reçus pour signaler des dysfonctionnements réels ou supposés, pour questionner ou contester des décisions ou arbitrages difficilement compris, sont toujours plus nombreux que les signaux de gratitude. Cela peut user et frustrer les équipes qui sont à la fois en première ligne dans la mise en œuvre des ambitions pédagogiques et dans la communication envers les étudiants, mais c’est humain et inévitable. 2020 a néanmoins vu apparaitre, quoi que timidement, les messages de soutien ou de remerciement des étudiants et de leur famille envers le corps enseignants et les équipes.

Comme si cette année leur avait appris que la bienveillance et l’attention portée à l’autre pouvaient aussi être réciproques au sein de notre communauté pédagogique.

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